Lettre à mon peuple: “je ne peux être qu’Africaine à la fin, car on n’est jamais mieux servi que par soi-même”

What some Tunisians wish Tunisia is located

Ce que certains Tunisiens imagineraient la Tunisie (photo crédit: Afifa Ltifi, Facebook).

Bismillah Arrahman Arrahim

Au Nom d’Allah le plus Clément, le plus Miséricordieux,

Mon cher peuple,

A mes compatriotes “blancs” (selon certaines normes, l’Arabe est plus blanc qu’un Noir mais plus noir qu’un Occidental) qui ne cessent de me dire de cesser d’être si complexée et sensible par ces cons de racistes et qu’après tout je ne suis pas “si noire” que ça pour m’offusquer du mot “oussif(a)”.

A certains de mes compatriotes très politiquement corrects (lire hypocrites) qui font de la lutte contre la racisme leur fonds de commerce, à des fins politiques et idéologiques, la version tunisienne (et par extension arabe) des disingenuous white liberals aux USA (les libéraux blancs fourbes/fallacieux). A mes compatriotes noirs qui, comme moi, en ont marre de se taire chaque fois qu’on les attaque et qu’on leur dit:”ne vous en faites pas c’est des débiles”.

A mes compatriotes qui se sentent pas du tout concernés par le racisme/discrimination anti-noir en Tunisie car ils/elles croient naïvement que ceci est une tare propre aux Israéliens et Occidentaux. Non, cette lutte anti-raciste en Tunisie est bel et bien une cause tunisienne tout comme la lutte contre l’Islamophobie, l’anti-Sémitisme et toute autre forme de discrimination. Je m’adresse à mon peuple, en français et pas dans ma langue nationale, qui est l’arabe, pas par élitisme culturel, mais plutôt par souci “trans-culturel” vis-à-vis de nos hôtes et frères et soeurs Sub-Sahariens de l’Afrique francophone qui ont fait demeure sur la terre  d’Ifriquia (actuelle Tunisie), qui a donné son nom à ce continent, l’Afrique avec ses diverses cultures, langues, ethnies qui n’ont rien à envier aux autres continents et qui subit la stigmatisation, manipulation et carnage quotidiens des médias, grandes institutions financières, onusiennes, humanitaires etc.

Assez, c’est assez, beaucoup de Noirs Tunisiens ont  trop fermé la gueule pour beaucoup de raisons: par dépit, peur, lâcheté aussi mais surtout impuissance devant le silence de la majorité soi-disant non raciste, qui rappelons-le non seulement elle est complice mais joue dangereusement le jeu de la lutte contre la racisme en usant la carte de la cause palestinienne pour accuser leurs compatriotes noirs d’être de mèche avec l’ennemi Sioniste. On ne cessait de me le rappeler ici en Tunisie et en Occident que je ne peux être qu’Africaine à la fin et qu’on est jamais mieux servi que par soi-même. Ca explique pourquoi beaucoup de Noirs tunisiens aiment bien rester entre eux. Solidarité raciale peut être.

En tant que Musulmane Tunisienne (Africaine de “race” et de culture), je ne peux que témoigner mon énième dégout, désespoir et honte de ce racisme quasi-quotidien, qui est devenu le lot de toute personne dont la pigmentation est un peu trop foncé à la norme tunisienne, un racisme doux, sans nom et surtout décomplexé car il se nourrit de nos préjugés les plus primaires, arbitraires et déshumanisants. Valons-nous mieux que les fachos de Pegida en Allemagne ou autres skinheads Russes, KKK avec un tel palmarès d’injures raciales les plus abjectes, une troublante créativité de révisionnisme historique (sic. l’esclavagisme, l’Ebola, et j’en passe de perles rares témoignant d’un vrai malaise social et schizophrénie collective mêlée au foot, l’opium de peuple par excellence)? Il a fallu des petites étincelles que tout part en cacahuètes dans ce petit pays, paisible, “pacifiste”, “champion du Printemps Arabe”: la Tunisie et que ces démons de racisme décomplexé soit mis à nu, que le Tunisien (blanc) moyen (lire, naïf, pas du tout raciste,  mais ne s’offusque pas de montrer son mépris à l’égard de certains citoyens Sub-Sahariens “car eux aussi ils sont racistes contre nous”, se défend t-il) découvre la face cachée, moche de son autre, son alter égo de l’Arabe le plus tolérant, le plus sympatique, le plus démocrate parmi ces voisins. Ce n’est pas toujours lui/elle le raciste, les Libyen sont pires; la preuve ils traitent très mal les travailleurs Sub-Sahariens là-bas.

Ce Tunisien qui chereche toujours les poux dans les cheveux de ces voisins (Européens et Maghrébins) et souvent oublient que ses propres poux ont déjà fait ravage dans les cheveux des autres. Ce mélange dangereux d’essentialisation de l’autre, de déni de soi et de l’autre, de caricature, de simplisme, et de régurgitation de clichés raciales de l’époque esclavagiste, post-esclavagiste, coloniale et post-coloniale, qui viennent s’ajouter à son répertoire de stéréotypes orientalistes (lire Edward Said l’Orientalisme) héritées de la récente période décoloniale ont crée une bombe à retardement qui se déflagare à chaque fois un évènement national tel que la finale de la CAN se transforme tristement en une bataille politique où certains se déchainent pour aller casser un “Noir”.

Oui, hier à la finale de la coupe d’Afrique des Nations CAN 2015 qui a opposé la Guinée Equatoriale à la Tunisie, certains sont parti à la chasse des Noirs, comme au bon vieux temps dans le Deep South américain (le profond sud des USA), certains blancs (des vrais ceux-là pas les “fake” (faux)  Arabes blancs, communément traités de “sand-niggers” (les nègres du sable) par certains Rednecks du Texas, Géorgie et autres anciens états esclavagistes américains), les membres du Ku Klux Klan cherchaient les Noirs américains, anciens évadés ou affranchis pour les lyncher après. En 2007, le monde s’est réveillé à une reconstitution macabre de scènes de lynchage avec la tristement célèbre Jena 6 dans un lycée/collège de l’état américain de la Louisiane.

Loin de moi de crier au loup ou de tomber dans l’alarmisme qu’un tel crime puisse avoir lieu en Tunisie un jour, mais les graines de la haine raciale, se justifiant de clichés stéréotypes anodins pour certains étaient bien là hier soir à Bourj Louzir, au gouvernorat de l’Arania (Tunis) quand une foule en colère de Tunisiens “blancs” se sont pris à des citoyens sub-Sahariens (Congolais, Sénegalais, Guinéens) dans leus résidences, ont volé un ordintaeur portable à une des victimes, et ont passé à tabac un autre; malgré le geste courageux de Tunisiens qui se sont interposés pour éviter un tel incident devienne une tragédie.

Mes délires scripturaux ont commencé dès 2002 où j’ai écrit sur l’Islam en Europe pour une demande de travail dans un magazine culturel tunisien où j’ai fini par traduire des articles jet set des voyages du rédacteur en chef du magazine. Vient après le Facebook, en 2007 quand j’ai découvert cet espace de liberté d’écrire assez insolite au temps d’une dictature qui muselait toute personne qui osait s’exprimer librement sur tout et n’importe quoi, même du racisme anti-noir, qui était aussi un tabou politique qui pouvait mener au banissement de quiconque ose la dénoncer. Lassée par le Facebook, je voulais décrocher, mais je ne pouvais pas à cause de mon travail de journaliste web avec des médias internautionaux en langue anglaise, la décision de voir ce qui se passait sur Twitter en 2009 n’a été que très brève.

De retour sur le Facebook, la revolution tunisienne en 2011 a offert cet espace encore une fois pour parler de ce mal qu’est le racisme anti-noir en Tunisie. C’est au cours d’une émission sur Radio Tunisie Chaîne Internationale (RTCI), animée par Faiza Mejri que je me suis exprimé en direct sur le sujet, quand les langues en Tunisie commencaient à se délier. Mon travail avec Tunisia Live m’a permis d’aborder la question noire en Tunisie mais à un public non-francophone qui venait à peine de découvrir cette société tunisienne très complexe.

J’avais la rage quand j’écrivais sur le racisme en Tunisie, mais avec l’âge et probablement la maturité, cette rage était plus posée, moins militante et plus conciliante, que ça troublait certains de mes ami(e)s tunisiens noirs qui m’ont connu très militante, un peu à l’image d’Angela Davis, l’icône des Black Panthers américain. Comment aborder ce sujet sans que je tombe dans la provocation, la colère et pire les accusations de Sionisme (ma plus grande hantise que j’en suis devenu paranoaïque à un moment donné?).

Tel était mon dilemmen éternel. Je n’étais pas assez forte pour affronter les personnes qui me harcelaient, m’accusaient de tous les maux de la terre et me menacaient sur mon Facebook en ayant abordé le sujet. Twitter était moins risqué puisque il était plus “élitiste” à mes yeux, du fait que les Tiwtteriens n’étaient pas les citoyens lambdas que ceux du Facebook. Mon blog était l’autre espace pour m’exprimer mais je n’avais rien écrit depuis l’été dernier car j’étais en panne d’inspiration.

Et puis vient le match Tunisie-Guinée Equatoriale pour ouvrir les blessures du passé douloureux, des insultes abjectes dont moi et ma petite famille ici à Tunis ont été victimes. Chaque fois dans les années 90, une équipe tunisienne jouait en finale contre une autre équipe africaine, la peur de sortir de la maison était plus liée aux colibets racistes que je devrais faire face; si par malheur la Tunisie perde. Je ne savais pas me défendre car trop docile, gentille, certes trop bavarde, mais pas du tout violente, contrairement à ma mère et ma soeur qui se défoulaient volontiers verbalement sur tous ceux qui osaient leur proférer le moindre terme raciste.

Venant d’une famille à ma mère où on ne se taisait pas quand on l’attaquait verbalement, je me sentais paralysée de pouvoir me défendre. Et pourtant en lisant Malcom X, je regrettais parfois que j’aurais dû rétorquer quand on m’attaquais car au lieu de se victimiser, pleurnicher (comme je l’ai presque toujours fait), la rage grandissait chez moi, qui allait presque me consumer avec le temps. Les arts martiaux m’ont aidé à canaliser cette rage, mais aussi à être toujours prête pour répondre à toute attaque. Pouvoir se défendre par tous les moyens nécessaires tel est devenu mon nouvel adage. Jamais provoquer, ni initier une violence mais savoir répondre même verbalement aux attaques.

Bon nombre d’étudiants sub-Sahariens ont été attaqué dans le passé en Tunisie et ce n’est pas un phénomène nouveau. Certes, ceci reste circonscrit à certains endroits dans la capitale tunisienne, mais des faits rarrissimes qui ne devraient pas être amplifiés. Mais les banaliser en simples agressions physiques de la part de petits cons me rendait encore plus enragée car on ne veut plus voir chez certains de mes compatriotes “blancs” tunisiens que ce n’est pas quelque chose d’anodin, mais bel et bien une réaction violente comme en voit en Europe ou Etats Unis où les victimes sont souvent soit musulmane, noire ou autres personnes de type basané (tels que les sud Asiatiques).

Allons-nous continuer à regarder de tels actes comme un feu de paille sans nommer les choses par leurs noms?

Il ne s’agit pas de mettre l’huile sur le feu pour montrer que le Tunisien est raciste, mais de faire un moratoire sur la culture du déni de ce mal qu’est le racisme anti-noir (qui est au fait un racisme réactionnaire) et affronter ce sujet avec beaucoup de courage, stoicisme et intelligence.

Grâce à des associations tunisiennes comme M’nemty, on a pu ouvrir le débat depuis 2013 sur le sujet très épineux de la discrimination anti-noire en Tunisie, que les médias tunisiens s’y intéressent enfin et qu’aussi certains politiciens ont décidé d’écouter cette frange silencieuse, meurtie de la population tunisienne par la peur et l’indifférence de leurs concitoyens “blancs”.

Il ne s’agit pas pour moi, en tout cas, de faire le procès d’intention des Tunisiens “blancs” mais de crever cet abscès qui risque de se transformer en gangrène très douloureuse et de déverser cette rage, sans pour autant qu’elle détruise les liens sociaux entre Tunisiens. Un exercice psychologique où parler de ce qui fait mal chez chaque Noir Tunisien aidera à la guérison et à rétablir des relations plus harmonieuses et moins conflictuelles.

Vidéo intéressante d’une Germano-Ghanéenne, Mo Asumang, qui a décidé d’aller faire la connaissance de son “ennemi” (qui en ces termes, ils ne connaissent pas leurs ennemis).

Advertisements
Categories: Tunisia | Tags: , , , , , , , , , , , | Leave a comment

Post navigation

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s

Powered by WordPress.com.

%d bloggers like this: